vendredi 29 août 2008

Les créatifs culturels

Le concept des "créatifs culturels" (cultural creatives) est né du cerveau de Paul Ray et Sherry Anderson: The Cultural Creatives: How 50 Million People Are Changing the World (Harmony Books, Octobre 2000). Ce livre est publié en français sous le titre: L'émergence des créatifs culturels. Enquête sur les acteurs d'un changement de société (éditions Yves Michel). Une étiquette sur une masse d'individus difficiles à déterminer qui ne souhaitent probablement pas être étiquetés. Les CC, selon la définition des deux auteurs, sont des individus qui ont quelques points communs: dépendre au minimum des systèmes de consommation industrialisés, chercher à favoriser un développement personnel, retourner à la sphère spirituelle en opposition au matérialisme des sociétés occidentales, agir contre les dégradations environnementales, s'engager pour trouver à l'échelle individuelle des solutions aux problèmes de société (engagements solidaires), penser au niveau local autant que global, maintenant et pour demain. C'est une grosse minorité silencieuse. Ou une majorité? On ne sait pas trop. Combien sont-ils? Pourvu que la définition ne leur fasse pas perdre leur pouvoir tacite. Celui de l'ombre. Il est souvent plus facile d'exister lorsqu'on est ignoré des dictionnaires...

http://www.creatifsculturels.fr/

http://www.nouvellescles.com/article.php3?id_article=485

http://www.culturalcreatives.org/

jeudi 21 août 2008

Toilettes sèches et idées fausses

J'ai trouvé sur le site Eautarcie du professeur Joseph ORSZÁGH, docteur en sciences chimiques, une intéressante étude sur les TLB (toilettes à litière biomaîtrisée). La solution me semble bien analysée dans tous ses aspects.

Pour compléter, j'ajoute cet entretien avec l'activiste Didier Bourrut sur les toilettes sèches et les dangers de pollution des eaux de France. Didier Bourrut est bénévole de Toilettes du Monde et membre de Terr'Eau :

mercredi 20 août 2008

Masanobu Fukuoka: agriculture et non-agir


Masanobu Fukuoka était un microbiologiste japonais né en 1914. Il est décédé il y a quelques jours, le 16 août, à l'âge de 95 ans. Je publie cet article en guise d'hommage à celui qui a initié la "révolution du brin de paille".

Il est un précurseur de la permaculture ou plus exactement de l'agriculture sauvage (je souligne le paradoxe de cette expression). Le principe est simple: laisser faire la nature et n'intervenir que pour effectuer des ajustements. Avec cette méthode qui a priori a de quoi satisfaire les contemplatifs et les paresseux, sa production agricole est supérieure à celle d'une agriculture traditionnelle. La méthode a aussi l'avantage d'enrichir le sol, de ne générer aucune pollution et de ne consommer aucune énergie fossile!
Certes, Masanobu Fukuoka n'a pas théorisé la permaculture. Ce sont les Australiens Bill Mollison et David Holmgren qui l'ont fait dans leur livre: Permaculture I, une agriculture pérenne pour l'autosuffisance et les exploitations de toutes tailles. Sans entrer dans les détails, voici quelques grands principes:

- pas de labourage pour ne pas perturber les micro-organismes du sol et pour ne pas provoquer une minéralisation rapide de l'humus stocké en profondeur. Les vers de terre structurent le terrain en permanence et une couverture permanente du sol (engrais vert ou paillis) remplace le retournement de la terre. Pour les semis, les graines sont protégées par un enrobage en argile (voir la vidéo ci-dessous).

- pas d'engrais ni chimique ni organique pour respecter la physiologie des plantes. Les plantes non utilisées après la récolte doivent retourner à la terre pour la nourrir.

- pas de pesticides pour des raisons évidentes qu'il me semble inutile de répéter ici. Un système de polyculture associant la rotation des cultures et les associations de végétaux établit un équilibre entre les populations animales (ravageurs/prédateurs). Pour préserver la biodiversité, il est bien entendu hors de question d'éradiquer une espèce.

- pas de sarclage. Ce que certains appellent les "mauvaises herbes" aèrent, enrichissent le sol et constituent un indicateur de la nature et de l'état du sol. Lorsqu'il y a un problème, la régulation s'effectue en privilégiant les plantes concurrentes en respectant un équilibre entre les espèces. Pas d'arrachage!

En d'autres termes, l'agriculture sauvage est une non-culture!

Il faut souligner le caractère révolutionnaire de l'action de Masanobu Fukuoka. Dans les années 80, l'armée japonaise a saisi et détruit l'intégralité de ses récoltes et de ses semences pour éviter qu'il n'envoie son riz, particulièrement robuste grâce à la sélection naturelle, dans les pays en voie de développement. Il a cependant tenté d'aider les habitants des zones désertiques, comme les somaliens. Le très intéressant entretien de Robert et Diane Gilman avec Masanobu Fukuoka évoque sa méthode naturelle appliquée à l'Afrique saharienne.

Aujourd'hui, nombreux sont ceux et celles qui suivent l'exemple de Masanobu Fukuoka, le maître du non-agir. La révolution du brin de paille est en marche!

Comment faire des billes d'argile pour protéger les graines?



Le jardin d'Emilia Hazelip, inspiré de la méthode Fukuoka:



Bibliographie:

La révolution d'un seul brin de paille par Masanobu Fukuoka, Guy Trédaniel Éditions (1983 rééd. 2005).
L'agriculture naturelle par Masanobu Fukuoka, Guy Trédaniel Éditions (2004).
La voie du retour à la nature par Masanobu Fukuoka, Guy Trédaniel Éditions (2005).

vendredi 8 août 2008

Le nucléaire "gentil" ?

En cette période estivale néamoins riche en actualités autour du nucléaire (second EPR, contrat à l'étranger via notre vrp de président, sans oublier les "incidents" de la vallée du rhône, etc.), je vous propose (ou re-propose) la chronique acide de Jean-Pierre Gauffre :

L’uranium gentil et l’uranium méchant

Faut-il s’inquiéter de la sécurité des installations nucléaires en France ? Pas le moins du monde. Parce qu’en France, on n’a que de l’uranium gentil...

Croyez-moi ou pas, mais il n’y a aucune raison de s’inquiéter des fuites d’uranium dans les centrales nucléaires en France… Ecoutez plutôt ce que vous dit Areva… Ce n’est pas dangereux, ça n’a aucune incidence néfaste sur l’environnement… Vous savez pourquoi ? C’est très simple… C’est parce qu’il y a deux sortes de nucléaire dans le monde… Y a le nucléaire méchant et le nucléaire gentil… Qu’est-ce que c’est que le nucléaire méchant ? C’est le nucléaire qu’on trouve à l’étranger… C’est le nucléaire de la bombe atomique, Hiroshima, Nagasaki… Très méchant, ce nucléaire-là… Le nucléaire de Tchernobyl… Très méchant aussi, celui-là…

Alors que nous, en France, on n’a que du nucléaire gentil… Celui qui donne de l’électricité, celui qui fait marcher la télévision et le four à micro-ondes… Et pourquoi on n’a que du nucléaire gentil, en France ? Parce qu’en France, on a des très bons acheteurs d’uranium… Quand le gringo de chez Areva, celui qui travaillait avant chez Jacques Vabre, il va au Canada, en Australie ou en Russie acheter de l’uranium, il fait bien la différence entre le gentil et le méchant… Sur les marchés où il y a tous les producteurs, quand on essaie de lui refourguer de l’uranium méchant, le gringo d’Areva, il n’en veut pas… Il dit : non, ça, c’est pas bon pour Areva… Moi, je ne veux que de l’uranium gentil…

C’est pour ça qu’après, quand il y a des fuites chez nous, quand ça part dans les rivières, ou que ça s’évapore dans l’air autour des centrales, ce n’est pas grave… C’est de l’uranium gentil… Y a des petits morceaux d’uranium qui se baladent comme ça dans la nature et qui rencontrent les animaux, ou les fruits, ou les fleurs… Et ça se passe comme dans les films de Walt Disney… Le poisson, dans la rivière, ou l’abricot, dans l’arbre, ils disent : bonjour, gentil petit uranium, viens te promener avec nous… Et le petit uranium se promène comme ça un peu partout, sans que MamanAreva s’inquiète… Petit uranium est bien élevé et bien gentil… Il ne fera aucune bêtise dans la nature…

C’est même mieux que ça… Dans le Tricastin, quand on fait son marché, on peut faire sa radiothérapie rien qu’en tripotant les fruits et les légumes… Ca fait faire des économies à la Sécu… C’est vous dire s’il est gentil, cet uranium-là… C’est pour ça qu’il ne faut pas s’inquiéter des fuites d’uranium dans les centrales nucléaires… Mais évidemment, vous n’êtes pas obligé de me croire…

Jean-Pierre Gauffre - 21 juillet 2008 -
France Info

mercredi 6 août 2008

Des Oasis en tous lieux



Les Oasis en tous lieux, initiées par Pierre Rabhi en 1995 (déjà), font indéniablement partie des réponses concrètes que l’on peut apporter à l’objectif de « Changer le rêve ».

Ce mouvement (que je ne connais que depuis peu) me séduit par son harmonie, sa richesse, son évidente simplicité (pourtant pas si simple à adopter). Une de cess forces réside, dans les équilibres qu’il propose, outre celui avec la nature, sine qua non, des équilibres sont recherchés à tous les niveaux, y compris les moins évidents à priori, par exemple entre le milieu rural et le milieu urbain. La priorité n’est pas à l’autarcie mais bien à l’échange.

Le constat :
Le monde contemporain souffre de désertification physique mais aussi humaine par la rupture des liens sociaux qu'entraîne la logique du profit. Les ressources planétaires sont abondantes mais épuisables. Elles sont devenues otages des convoitises qui entraînent des graves déséquilibres mondiaux, écologiques et humanitaires. […]

La réponse :
Les Oasis en tous lieux consistent en des regroupements géographiques d'unités de vie (terrain et habitat) fondées sur la terre nourricière et les échanges favorables à la reconstitution du lien social. Elles permettent la mise en œuvre d'un ensemble de savoirs, savoir-faire et valeurs culturelles avec des pratiques solidaires intergénérationnelles et en lutte contre les exclusions.
Elles œuvrent à la réhabilitation et mise en valeur des espaces naturels, agricoles et urbains (agroécologie, permaculture) et concentrent sur un même lieu les savoir-faire traditionnels ou contemporains et les pratiques alternatives dans tous les domaines : habitat, énergies, gestion de l’eau et de la terre, santé, éducation, fonctionnement collectif et dimension spirituelle.


Ce concept implique pour chacun une prise de conscience devant se concrétiser dans sa démarche personnelle et ses relations humaines.

Les grands principes :
- la reconquête de l'indispensable autonomie alimentaire : cultiver la terre, que ce soit un simple jardin ou des surfaces plus importantes, soigner, aimer et respecter cette terre, lui donner vie pour recevoir la vie est le premier principe sur lequel se fondent les "oasis en tous lieux",
- la sobriété de vie comme valeur de bien-être,
- l'implication locale : les oasis sont surtout implantées en milieu rural mais entretiennent des échanges solidaires et complémentaires avec le monde urbain,
- un habitat de faible coût faisant appel à des savoirs traditionnels et des matériaux naturels en harmonie avec le paysage, sans nuisances, valorisant des énergies gratuites et renouvelables, veillant à une gestion économe de l'eau, etc.,
- un espace individuel pour chaque personne ou chaque famille lui assurant responsabilité et autonomie, et un espace collectif garantissant entraide, synergie, échanges et mise en commun de moyens,
- le développement du lien social par des pratiques solidaires et conviviales, des échanges inter générationnels laissant notamment une place pour les aînés,
- la pluriactivité (à l'intérieur et comme à l'extérieur des oasis) qui permet l'autonomie économique,
- la possibilité donnée à chacun d'être à sa juste place et de se réaliser.

Le concept est développé dans le « Manifeste pour des Oasis en Tous Lieux » qui donne des pistes pour sa mise en pratique (disponible sur demande auprès de l’association).

Le mouvement constitue un réseau solidaire de toutes les personnes adhérant à ses valeurs, qu’elles soient installées en oasis ou non.

L’exemple de CARAPA :
L’Oasis CARAPA est un éco-hameau créé en 1995 dans une vallée classée en Réserve de biosphère Unesco, tout proche d’Alès dans le Gard. Elle s’étend sur 7 hectares mis gracieusement à disposition par le centre écologique de Vaugran et 3 hectares achetés collectivement (groupement foncier agricole). Une douzaine d’habitant(e)s y vivent et accueillent de nombreux visiteurs, stagiaires ou participants à des chantiers. Des écohabitats circulaires ont été autoconstruits essentiellement à base de bois, bottes de paille, chaume... L’électricité est produite par le soleil et l’eau ; un ruisseau et une source approvisionnent le hameau en eau. Des jardins-vergers en permaculture produisent une part de l’alimentation végétarienne et un projet de régénération de la châtaigneraie est en cours. La vie y est simple et frugale, intégrée à la nature et surtout à la forêt, et puise une partie de son inspiration des peuples racines qui ont su vivre de façon réellement durable durant des millénaires.

Pour plus de renseignements :
- Mouvement des Oasis en tous lieux, 07230 Lablachère, tel : 0475393744, mail :
mouvementdesoasisentouslieux@orange.fr
- site Terre & Humanisme (dont sont extraits les textes ci-dessus)
- site de
l’Oasis de Bellecombe
- des visites sont également possible dans plusieurs Oasis : en Ardèche, dans la Drôme, l’Essonne, l’Eure, le Gard, l’Isère, le Loiret, la Saône-et-Loire, et le Var.

Les Oasis en Tous Lieux sont à construire.

Forest Love

vendredi 1 août 2008

Gore Vidal et l'utilité des livres

Je me permets de faire aujourd'hui ce que chacun fait largement, surtout sur le Net: répéter une information. Pourquoi la répéter et ne pas simplement renvoyer à la source via un hyperlien? Le journal en ligne (Le Monde) qui publie l'entretien de l'écrivain américain Gore Vidal qui m'intéresse ici ne garantit pas gratuitement la pérennité de l'information. Le citer me permet d'en conserver une trace et de partager plus durablement le texte. Je n'en retiens d'ailleurs qu'une sélection et j'appose en cela ma "marque" à cette information.
Ceci étant dit, pourquoi citer cet entretien? Qui connait Gore Vidal en Europe? Gore Vidal est un écrivain américain célèbre depuis les années 40. Son témoignage est avant tout celui d'un citoyen américain sur les Etats-Unis d'Amérique. On oublie parfois que les habitants des Etats-Unis ne constituent pas un ensemble caricatural et monolithique de pensées. Il s'agit aussi du témoignage d'un intellectuel reconnu outre-Atlantique, célèbre pour ses prises de position suite au traumatisme du 11 septembre. Cet homme est résolument pacifiste et se consacre à la dénonciation des actes impérialistes de son pays à l'étranger et des agissements plus souterrains du gouvernement américain à l'intérieur du pays.
Réflexion sur les Etats-Unis et la littérature:

[…]

Vous vous êtes beaucoup et souvent engagé. Vous vous êtes même présenté aux élections du Congrès en 1960, puis en 1982. C'est rare pour un écrivain. En Europe, nous avons eu Malraux et, à l'autre bord, Drieu La Rochelle. En Amérique latine, Mario Vargas Llosa. Mais, aux Etats-Unis...


Un écrivain est aussi ce que son roman familial a fait de lui. Moi, mon grand-père était sénateur. Mon père a servi dans l'administration Roosevelt. Autrement dit, j'ai grandi dans la politique. C'est sans doute pourquoi il m'a tout de suite semblé naturel de m'engager dans les combats de mon temps et aussi, dans mes livres, de participer à l'écriture de l'histoire de mon pays. J'y ai consacré de nombreuses années, sept romans, d'innombrables essais. Je sais que la plupart de mes contemporains s'intéressent plutôt à la question du mariage, à la garde des enfants ou à l'art et à la manière de devenir professeur. Fascinant, n'est-ce pas ? Mais très peu pour moi.

Quel genre d'impact une voix comme la vôtre a-t-elle sur l'opinion américaine ?

Ces petits livres que j'écris, comme La Fin de la liberté, qui porte sur l'après 11-Septembre, se vendent à des centaines de milliers d'exemplaires. Face à ça, on me dit que les romans sur le mariage ne se vendent pas. Ce n'est peut-être pas le jugement de Dieu. Mais c'est celui de l'Histoire...

C'est important, pour vous, le succès ?

Pour ce genre d'écriture polémique, oui, il est indispensable de toucher le plus grand nombre. A part ça, la vérité est que je n'ai jamais été impressionné par les petites oeuvres autocentrées de mes confrères. Freud a fait un mal fou à la littérature américaine. Les gens ont commencé à se faire "analyser" dans les années 1940. Et tout le monde est devenu terriblement engoncé dans son moi. Saul Bellow a écrit à ce sujet une pièce hilarante que j'ai aidé à produire, The Last Analysis. Un petit chef-d'œuvre sur les petites natures de l'égotisme américain.

Y a-t-il des écrivains de votre génération que vous lisiez, que vous admiriez ?

Je lis beaucoup d'essais, d'histoire, presque pas de romans. A l'occasion, je trouve un bon essai dans la New York Review of Books, mais l'auteur disparaît aussitôt. L'écrivain que j'ai vraiment aimé au cours de ma longue vie, c'est Italo Calvino. C'est moi qui l'ai introduit en Amérique. Ça a été dur, car il n'était pas "familier". Or les Américains n'aiment que les choses sur lesquelles ils peuvent coller une étiquette. Quitte à tuer ce qu'ils sont en train d'étiqueter. Regardez ces pauvres écrivains sud-américains. Certains sont très bons. Mais le "réalisme magique" les a tués. Les critiques sont comme les touristes qui reviennent en disant qu'ils ont "fait" le Machu Picchu : "ça y est, on a fait le réalisme magique" ­ - et hop ! à la trappe !

[…]


Que pensez-vous de la religion, aujourd'hui, outre-Atlantique ?

C'est l'œuvre du diable. Il n'y a peut-être pas de bon Dieu, mais il y a sûrement un diable et sa passion dominante, c'est la religion des fondamentalistes protestants. Je crois que mon pays commence, à de nombreux égards, à ressembler à une théocratie. Par le biais de la télévision, les évangélistes lèvent des fonds considérables qu'ils investissent ensuite pour faire élire des obscurantistes attardés. Comme il n'y a pas de système d'éducation publique, la grande majorité de mes concitoyens est d'une ignorance à faire peur. Ils ne savent pas où est l'Irak. Ils prennent tout ce que le gouvernement leur dit pour parole d'Evangile. Bon sang, n'importe quel pays normal se serait révolté contre cette guerre! Mais nous sommes un pays anormal, gouverné par des experts en publicité mensongère.

Et le Parti démocrate ?

Si vous arrivez à le trouver, j'y jetterai un œil... Mais il n'existe pas.

Le pays n'a pourtant jamais été si divisé.


Oui. Entre impéralistes et anti-impérialistes. Car telle est la situation. Le pays le plus puissant du monde est en train de retourner à l'âge de la pierre. Ils disent : "Nous avons été élus par les dieux pour gouverner la planète." Mais la vérité c'est qu'il s'agit surtout de mettre la main sur les dernières réserves de pétrole. Au lieu de trouver des énergies alternatives, nous cherchons à asservir des régions entières du monde. Ces gens ne comprennent pas que le pays, ce faisant, court à sa perte.

Etes-vous de ceux qui croient que la liberté d'expression est en danger aux Etats-Unis ?


Oui, bien sûr. Le pays appartient à une poignée d'hommes qui contrôlent aussi les médias. Prenez General Electric. Il produit des armes nucléaires pour le Pentagone et possède la chaîne câblée NBC News. Il y a là un appareil de censure très sophistiqué car intrinsèque au système. Voilà le coup de génie. C'est comme une cage électronique tout autour de la nation, qui empêche l'information de passer.

Il vous est arrivé de dire que la démocratie américaine était moribonde.


La démocratie est quelque chose que l'Amérique n'a jamais réellement pratiqué. Car les Pères fondateurs détestaient deux choses : la monarchie et la démocratie. Ils voulaient une république. Une réplique, au fond, de la République romaine ou de la République de Venise. Mais, jusque dans l'étymologie du mot, ils avaient la démocratie en horreur.

Et la littérature dans tout cela ?

Il n'y a pratiquement plus de lecteurs de romans. Et je vois mal comment la situation pourrait s'améliorer. Les gens préfèrent les jeux vidéo, la télé-réalité, le cinéma, que sais-je. Il y a tant de raisons de ne pas lire de romans...

Et vous, quelles raisons avez-vous eues de les écrire ?

Le fait qu'ils n'aient jamais été écrits auparavant, je suppose.

C'est tout ?

Et puis je suis un romancier-né, ce qui n'est pas si fréquent. Il y a certaines personnes qui s'essayent à l'écriture pour un moment, puis ils deviennent ministre de la culture sous de Gaulle, et ils se mettent à vivre leurs propres fictions... Moi, entre Malraux, Balzac et Montaigne, je choisis Montaigne ! Montaigne survivra à tous les autres. Car l'essai, c'est-à-dire la communication directe entre auteur et lecteur, survivra au roman, de mille ans au moins.
C'est la raison pour laquelle vous écrivez maintenant surtout des pamphlets et des essais ?
Oui, et aussi parce que c'est la manière la plus directe d'attaquer la politique de mon pays. Mais, franchement, je préférerais parfois le faire à la télévision, qui est un moyen encore plus frontal.

[…]


De tous vos livres, lequel aimez-vous par-dessus tout ?

Il y en a un, en tout cas, que j'aimerais que tout le monde lise car il leur serait utile : c'est Création. Tout le monde est là. Socrate, Platon, Zoroastre, Confucius. Avec, posée à tous, une question qui vient de Montaigne : qu'est-ce que la création ? comment le monde fut-il créé et le fut-il ? Je crois à l'utilité des livres, figurez-vous. Je ne suis pas vraiment intéressé par l'"art pour l'art".

Et quelle est, à vos yeux, l'"utilité" de Création ?

C'est un assez bon cours accéléré sur l'histoire des religions. Si seulement je pouvais faire en sorte que ces sales chrétiens le lisent... Un exemple. Un disciple a demandé à Confucius : "Maître, s'il y avait un seul précepte selon lequel guider une vie, quel serait-il ?" Confucius répondit : "Traitez les autres comme vous aimeriez qu'ils vous traitent." Eh bien vous n'avez pas idée de l'hystérie, à travers l'Amérique, autour de cette phrase prononcée cinq cents ans avant Jésus-Christ ! [Il prend un accent caricatural] "Mais cela ne peut être vrai. Cela a été inventé. Seul Notre Seigneur aurait pu dire cela !"

Vous êtes athée ?

Oh oui ! un pur athée. Un athée born again...

Et un provocateur, n'est-ce pas... Pensez-vous réellement que les Etats-Unis soient devenus ce pays totalitaire que vous dites ?

Oui, plus ou moins. Il y a toujours eu des tendances, comme dans la plupart des pays. Mais nous, nous sommes en guerre presque constamment depuis le siècle dernier. Cela n'a pas fait de bien à nos institutions. Le Congrès ne représente plus les gens. Les cours n'exercent plus la justice. Les armées n'en finissent pas de jouer les gendarmes du monde et du pétrole. Et, en 2008, un autre clown sera élu à la présidence.

Le combat est donc perdu d'avance... Comment trouvez-vous le courage d'écrire ?

Les Américains, malgré tout, sont des malins. Ils comprennent assez bien ce qui a à voir avec l'argent, la guerre, la mort, la maladie. Et il y a aussi, dans ce pays, une vraie tradition de scepticisme.
Dans cent ans, qu'aimeriez-vous qu'ils lisent : vos romans, vos pamphlets ?
L'alphabet ! Je veux simplement qu'ils soient en mesure de lire l'alphabet. Je ne suis pas très ambitieux.

[…]

Le Monde du 31/08/2008 -
Entretien: Gore Vidal : "Je crois à l'utilité des livres, figurez-vous" – propos recueillis par Lila Azam Zanganeh.

De cet ensemble de réflexions sur les Etats-Unis d'aujourd'hui, le journal Le Monde détache la phrase " Je crois à l'utilité des livres, figurez-vous" choisie pour titrer l'entretien. Même si les propos de Gore Vidal sont une source vive de reflexions multiples, la question du livre est effectivement importante. L'utilité du livre…vaste sujet qui semble ne plus avoir tout son sens face à la concurrence des autres medias, concurrence parfaitement relevée par Gore Vidal. Faut-il renoncer pour autant à la littérature? Gore Vidal semble penser que le genre de l'essai à plus de chances de trouver une audience. Est-ce à dire que les romans ne tiennent plus leur place?
A certaines époques, le roman pouvait contribuer à l'ouverture des consciences. Je pense à certains romans réalistes du XIX° siècle. Je pense à Uncle Tom's Cabin (1852) de l'auteure américaine Harriet Beecher Stowe qui a ouvert les yeux des lecteurs sur la question de l'esclavage dans les états du Sud des Etats-Unis. Le succès du livre a porté un coup sérieux à l'esclavagisme. Je pense à Max Havelaar (1859) qui, avant d'être un label de produits éthiques, est un roman-pamphlet de l'écrivain néerlandais Multatuli (de son vrai nom Edouard Douwes Dekker) dénonçant la réalité coloniale en Indonésie et l'injustice du système commercial avec les colonies des Pays-Bas.
Aujourd'hui, la littérature de science-fiction, et plus généralement toutes les formes prises par ce genre, explore le monde moderne des idées. C'est un espace imaginaire qui sait encore interroger la réalité présente. La science-fiction comme modélisation des frontières du monde moderne… Un genre mineur comme support philosophique de la modernité?… Il y a matière à réflexion.